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Les bibliothèques publiques cherchent à ramener vers les livres des adolescents dont les usages culturels passent désormais massivement par l’écran. Dans ce contexte, le webtoon pose une question moins anecdotique qu’il n’y paraît : faut-il réserver davantage de rayonnages à ces bandes dessinées verticales nées pour le smartphone ? Entre demande du public, contraintes budgétaires et mission de médiation, les bibliothécaires doivent désormais penser le webtoon comme un véritable objet de collection.
Les jeunes lisent déjà ailleurs
Peut-on ignorer ce qu’ils lisent déjà ? Les dernières données du Centre national du livre donnent une mesure assez nette du défi auquel les bibliothèques font face. Selon l’étude 2026 consacrée aux 7-19 ans, réalisée par Ipsos bva auprès d’un échantillon représentatif de 1 500 jeunes, le temps libre consacré aux écrans atteint en moyenne 3 h 01 par jour, contre seulement 18 minutes pour la lecture de livres. Autrement dit, les jeunes passent encore environ dix fois plus de temps devant leurs écrans qu’à lire, et la lecture régulière recule. Le constat pourrait conduire les bibliothèques à défendre exclusivement le papier, mais il peut aussi justifier la stratégie inverse : partir des pratiques numériques pour recréer un chemin vers la lecture.
Le webtoon occupe précisément cette zone de rencontre. Héritier de la bande dessinée sud-coréenne et pensé pour le défilement vertical, il reprend des ressorts familiers aux utilisateurs du smartphone : lecture par épisodes, progression rapide, forte présence de l’image et narration adaptée aux écrans. Les lecteurs qui consultent des œuvres sur https://toonkr.com retrouvent cette logique de découverte continue, très différente de celle d’un album franco-belge traditionnel. Pour une médiathèque, intégrer davantage de webtoons ne consiste donc pas uniquement à suivre une mode éditoriale, mais à reconnaître une transformation des habitudes de lecture.
Cette évolution remet aussi en cause une vieille frontière entre le livre jugé légitime et les lectures considérées comme périphériques. Manga, comics et bande dessinée jeunesse ont connu les mêmes interrogations avant d’occuper des mètres entiers de rayonnages. Le webtoon arrive avec une difficulté supplémentaire : son langage s’est construit sur l’écran, alors que la bibliothèque achète encore majoritairement des objets physiques. Les éditions imprimées, lorsqu’elles existent, transforment donc un récit vertical en volumes que l’établissement peut cataloguer, prêter et conserver. Ce passage de l’écran au rayon fournit justement une occasion de médiation : un lecteur attiré par une série peut découvrir, à quelques centimètres, mangas, romans graphiques, bandes dessinées asiatiques et parfois romans dont les thèmes lui sont proches.
Le rayon devient une porte d’entrée
Et si le webtoon ramenait au livre ? La bibliothèque publique n’a jamais eu pour seule fonction de conserver les œuvres déjà consacrées. Elle doit aussi permettre la découverte, refléter une partie des pratiques culturelles contemporaines et proposer des collections suffisamment diverses pour accueillir des publics qui ne se définissent pas spontanément comme lecteurs. Cette mission prend une importance particulière à l’adolescence, période où la lecture de loisirs décroche fortement. Face à ce décrochage, demander à un jeune d’abandonner immédiatement tous ses codes numériques pour entrer dans un roman de plusieurs centaines de pages peut créer une marche inutilement haute.
Un webtoon imprimé offre une transition beaucoup plus douce. Les épisodes sont courts, le dessin porte une partie de la narration et les genres correspondent souvent aux centres d’intérêt qui circulent déjà sur les plateformes culturelles : romance, fantastique, aventure, thriller, école, sport ou récits d’apprentissage. La bibliothèque peut alors construire des passerelles plutôt que des catégories fermées. Une romance coréenne peut mener vers un manga sentimental, puis vers un roman contemporain ; un webtoon fantastique peut côtoyer un roman de fantasy ou un documentaire consacré aux mythologies asiatiques. La pertinence du rayon dépend moins du nombre de titres achetés que de cette capacité à créer des circulations.
Les établissements disposent pour cela d’un atout considérable : leur présence territoriale. Le ministère de la Culture recense environ 15 500 lieux de lecture publique en France, et son Atlas indique que 97 % des Français résident à moins de dix minutes en voiture d’un lieu de lecture. En 2024, les 9 000 bibliothèques territoriales ayant renseigné leur fréquentation ont déclaré 94 millions d’entrées. Cette implantation donne aux bibliothécaires une capacité de prescription qu’aucun algorithme ne reproduit exactement : montrer une couverture, organiser une table thématique, conseiller un titre après une discussion ou proposer une sélection adaptée à l’âge du lecteur.
La médiation peut même aller au-delà du prêt. Clubs de lecture, ateliers consacrés au dessin vertical, rencontres autour de la culture coréenne ou comparaisons entre une œuvre numérique et son édition imprimée donnent du sens à l’acquisition. La BnF propose déjà, avec son application BDnF, des outils permettant au public de s’essayer à la création de bande dessinée à partir de ressources visuelles, preuve que les institutions patrimoniales elles-mêmes considèrent désormais la création graphique numérique comme un terrain de transmission.
Le budget oblige à choisir finement
Mais combien de séries faut-il acheter ? Derrière l’enthousiasme culturel se trouve une réalité beaucoup plus concrète : chaque nouveau rayon entre en concurrence avec d’autres besoins. Romans, documentaires, albums jeunesse, mangas, presse, DVD, ressources numériques et ouvrages en grands caractères se partagent des budgets qui ne peuvent pas suivre mécaniquement l’explosion de l’offre éditoriale. Le ministère de la Culture rappelle d’ailleurs l’ampleur des arbitrages effectués chaque année : son baromètre 2024 repose sur un échantillon représentatif de 427 bibliothèques ayant enregistré 13,5 millions de prêts et environ 419 000 acquisitions. Acheter signifie donc sélectionner, observer la circulation des documents et accepter de réorienter les dépenses lorsque les usages évoluent.
Le webtoon présente à cet égard une difficulté particulière. Certaines séries s’étendent sur de nombreux volumes et une collection interrompue au milieu de l’intrigue déçoit rapidement les lecteurs. Une bibliothèque doit donc regarder au-delà du premier tome : rythme de publication, prix cumulé de la série, disponibilité chez l’éditeur, âge du public visé et probabilité de poursuivre les acquisitions comptent autant que la popularité initiale. Le succès observé sur Internet ne garantit pas non plus des prêts soutenus dans toutes les communes. Un établissement situé près d’un collège ou d’un lycée peut rencontrer une demande forte, tandis qu’une petite bibliothèque rurale dotée d’un public différent fera d’autres choix.
La solution la plus solide passe par l’expérimentation. Une médiathèque peut commencer avec une sélection resserrée, mesurer les prêts pendant plusieurs mois et relever les réservations, les demandes spontanées ou le taux de rotation des volumes. Ces indicateurs évitent de transformer une intuition éditoriale en investissement aveugle. Ils permettent aussi de repérer les séries dont les premiers tomes sortent constamment alors que les suivants restent en rayon, signe qu’un phénomène de curiosité ne produit pas nécessairement une lecture durable.
Le coût pour le lecteur constitue enfin un argument important. L’inscription et le prêt restent gratuits dans de nombreuses bibliothèques, ou associés à un tarif annuel modeste selon les collectivités, alors qu’acheter plusieurs dizaines de volumes peut représenter une dépense importante pour une famille. Les modalités diffèrent toutefois d’une commune à l’autre : mieux vaut consulter le catalogue local, vérifier la possibilité de réserver un ouvrage et demander si les documents peuvent circuler entre bibliothèques d’un même réseau. Pour les établissements, les aides des collectivités, les politiques documentaires départementales et certains dispositifs de soutien au livre peuvent également accompagner des projets de diversification des collections.
Faire de la place sans tout bouleverser
Le webtoon ne remplacera ni le roman, ni le manga, ni l’album, et ce n’est pas son rôle. Lui réserver une place permet en revanche aux bibliothèques de suivre leurs lecteurs plutôt que de leur demander d’oublier leurs pratiques. Quelques séries bien choisies, visibles et suivies peuvent suffire : le véritable enjeu reste de transformer la curiosité en lecture durable.
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